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Derrière la beauté, une véritable activité commerciale : la mode soutenable

juin 7, 2022

Aida Sykes

Pour la plupart des gens, la mode évoque les mannequins des défilés, les influenceurs des réseaux sociaux ou les célébrités foulant des tapis rouges. Mais avant cela, tout vêtement naît d'une idée dans l'esprit d'un créateur. Son parcours jusqu'au consommateur ou à la consommatrice dépend de complexes stratégies de production et de distribution. Comme tous les autres secteurs, l'industrie de la mode et sa chaîne d'approvisionnement ont besoin d'infrastructures publiques, d'investissements et d'un fonds de roulement.

On connaît la chaîne de valeur de la mode mondiale, avec ses allers-retours entre New York, Paris et le Guangdong. Mais il est plus difficile de l'imaginer dans les pays en développement, où les infrastructures font souvent défaut et où les secteurs public et privé ne voient pas dans ce secteur d'activité une priorité du développement économique.

Trinidadian designer Meiling
Trinidadian designer Meiling. Photo courtesy: Meiling

Pour mieux cerner le potentiel économique de la mode dans les marchés émergents, IFC Insights a interrogé deux figures importantes de cette industrie dans les Caraïbes et en Amérique latine : Meiling, grande styliste trinidadienne, et Patricia Govea, commerçante qui possède désormais sa marque au Mexique. Leurs entreprises respectives créent des vêtements faits main par des femmes artisans ou ouvrières de la confection. Leurs marques s'inscrivent dans le mouvement de la slow fashion, qui défend un prêt-à-porter de qualité, un traitement équitable de la main-d'œuvre et des pratiques plus soutenables.

Q : Comment vos modes de financement ont-ils évolué ? Comment avez-vous trouvé vos investisseurs de départ et qu'est-ce qui a permis le développement de votre entreprise ?

Meiling : Je suis revenue à la Trinité-et-Tobago à la fin des années 1960, après quatre ans passés au Royaume-Uni pour étudier la mode à Londres et faire de petits boulots dans des boutiques, tout en apprenant le métier. De retour dans mon pays, j'ai d'abord travaillé dans une usine de confection pour apprendre le côté production. Puis au bout de dix mois, j'ai ouvert ma propre boutique avec 1 000 dollars trinidadiens en poche (soit aujourd'hui 48 000 dollars locaux ou 7 000 dollars US). Par rapport à Londres, le pays était en retard dans le domaine du prêt-à-porter, mais je suis arrivée au bon moment : mes compatriotes, qui rentraient aussi de l'étranger, voulaient suivre la mode.

J'ai travaillé dur pour créer et présenter deux collections par an. Comme mon affaire se développait, j'ai pu emprunter auprès des banques, même si, au début, j'ai dû présenter la caution de mon père. De décennie en décennie, mon entreprise a poursuivi sa croissance. Non seulement j'ai une clientèle locale florissante, mais j'exporte aussi vers les Caraïbes, surtout par l'intermédiaire du tourisme. Bien entendu, la pandémie de COVID-19 a engendré d'énormes difficultés, en mettant à l'arrêt en 2020 toutes les entreprises dépendant du tourisme. Par chance, dans le cadre des aides à la reprise pour la région, j'ai pu en 2021 participer à mon premier grand salon de la mode, Cabana Resort. En me donnant accès au marché américain, cela m'a permis de poursuivre mon activité pendant la pandémie. J’ai opéré un changement de cap important, mais c’était indispensable pour payer mon personnel, comme je m'y étais engagée. Cette adaptation nous a aidés à surmonter la crise tout en élargissant nos horizons.

Patricia Govea
“Because we were small and new, it was easier to pivot,” says Patricia Govea. Photo courtesy: Patricia Govea

Patricia Govea : La fondation officielle de ma société date de 2020, juste avant la COVID-19. J'ai créé mon affaire et je la finance toujours sur mes fonds personnels et sur ceux de ma famille, ainsi que sur des cartes de crédit privées. Lancer une entreprise juste avant l'arrivée d'une pandémie sans précédent a été rude (en 2020, nous avons eu quinze clients seulement et beaucoup d'invendus), mais cela nous a obligés à être créatifs, pour survivre. En même temps, comme nous étions nouveaux et petits, nous avons eu moins de mal que d'autres à nous réorienter. Mes fils m'ont aidée à revoir ma stratégie : en plus de la vente en ligne et à Saks Fifth Avenue à Mexico, nous avons profité de la reprise du tourisme en vendant nos produits dans les hôtels Four Seasons du pays. En 2021, nos ventes ont augmenté de 120 %, avec 34 clients. Nous avons réinvesti toute notre marge supplémentaire dans l'entreprise. Celle-ci est trop récente pour prétendre à un prêt bancaire. Mais on sait aussi que la banque traditionnelle ne comprend pas les besoins financiers des jeunes entreprises à impact social. Nous espérons cependant accéder à un financement externe, quand nous aurons pris de l'ampleur.

Patricia Govea with models.
Patricia Govea with models. Photo courtesy: Patricia Govea

Q : Comment avez-vous structuré et géré votre processus de production, y compris la chaîne d'approvisionnement, ainsi que les équipements, les compétences techniques et la durabilité ? Quels types d'emplois votre société a-t-elle créés ou soutenus ?

Patricia Govea : Quand j'ai décidé de me lancer et de créer de la mode de haut niveau tout en élaborant un programme de travail pour des Mexicaines autochtones, je savais que la formation et le développement de capacités à l'entrepreneuriat étaient des priorités. Il fallait que les femmes soient formées sur leurs droits et qu'elles soient enregistrées dans le système d'identification nationale. C'était la condition pour qu'elles puissent participer à l'économie formelle, apprendre à établir un projet d'entreprise et réaliser un contrôle qualité sur ce qu'elles produisaient. Je ne pouvais m'en charger à moi seule. C'est pourquoi, lors de ma phase de prélancement, qui a débuté en 2015, j'ai travaillé avec les pouvoirs publics pour former 300 femmes appartenant à douze communautés. Cette collaboration a aussi servi de passerelle pour offrir des services de santé et d'alphabétisation. Dès le lancement de la société, les femmes sont devenues des partenaires, de véritables parties prenantes dans la marque. Pour moi, nous faisons de la mode soutenable, avec du sens. Car en produisant et en commercialisant de beaux vêtements, nous contribuons à réduire l'émigration économique contrainte, à préserver la structure familiale ainsi que les traditions, et à offrir des possibilités d'évolution. En ce qui concerne l'approvisionnement, tous mes tissus proviennent du Japon et ont le label durable.

Meiling : Ce qui donne leur cachet à mes collections, c'est leur aspect fait main, artisanal. Pour arriver à ce résultat, huit à dix couturières, toutes formées par moi, interviennent dans la confection de chacune de mes pièces. Certaines d'entre elles, qui étaient retraitées après quarante ans passés chez nous, ont repris du service pendant la pandémie. Certaines travaillent à plein temps, d'autres à temps partiel, d'autres à domicile. Et à cause de la pandémie, beaucoup ont dû se mettre à travailler à la tâche, parce que l'activité était soumise à rude épreuve. Mais le dévouement à l'entreprise, l'esprit d'équipe, les conditions de travail et les salaires équitables préservent notre cohésion.

Concernant l'origine des matières premières et la durabilité, j'ai pris conscience que notre secteur exerçait un impact très négatif sur l'environnement. Au début de la pandémie, j'ai suivi une formation en ligne sur la durabilité. Le premier jour, j'ai appris les effets ravageurs des teintures et des plastiques sur l'environnement. Mais cela m'a aussi encouragée car de nombreux indicateurs ont confirmé que mon entreprise agissait dans le bon sens. En plus des conditions de travail équitables que j'ai déjà évoquées, nous utilisons autant que possible des tissus naturels, et nous ne surproduisons pas. Alors, plutôt que chercher à être une entreprise durable, j'ai l'esprit en paix car nous sommes une entreprise responsable.


Before Govea’s company launched, she trained 300 women in 12 communities.  Photo courtesy: Patricia Govea.

Q : Votre entreprise se développant, qu'attendez-vous des investisseurs et des pouvoirs publics ? Selon vous, comprennent-ils bien les besoins du secteur de la mode ?

Meiling : Pour les banques, la mode n'est pas une activité commerciale, cela se voit à leur attitude vis-à-vis des créateurs et à ce qu'elles leur proposent comme aide. J'aurais besoin de financements à court terme pour participer aux salons professionnels. C'est une dépense légitime car elle peut procurer des commandes. Il faut aussi financer les machines, les locaux et les matières premières. Car la mode est une activité économique, une industrie comme les autres. Le secteur financier devrait s'en rendre compte et lui assurer un meilleur traitement. Bien sûr, il n'est pas facile pour un nouveau créateur de fonder une entreprise comme la mienne. C'est pourquoi je trouve qu'il faudrait créer un genre de centre de fabrication, où les stylistes pourraient transformer leurs idées en produits. De plus, il faudrait que les pouvoirs publics et des donateurs financent des établissements d'enseignement professionnel, de façon à accroître les compétences techniques et à créer de l'emploi.

Patricia Govea : Les politiques publiques devraient s’efforcer de créer un écosystème qui favorise l'entrepreneuriat social et en optimise l'impact. La mode en particulier souffre encore d'obstacles tels que l'insuffisance de réglementations et de cadres juridiques pour les artisans, parfois totalement oubliés par l'économie à cause de leur situation géographique et de leur manque d'instruction. De plus, les banques et autres bailleurs de fonds devraient mieux comprendre les projets à impact social soumis par les entreprises.

Q : Quels sont les atouts des secteurs de la mode américain et européen que vous souhaiteriez voir exister en Amérique latine et dans les Caraïbes ?

Meiling: Les marchés américain et européen bénéficient d'une abondance de main-d'œuvre qualifiée, de tissus et de manifestations professionnelles. Voilà leurs principaux atouts. En outre, on peut s'y former dans les meilleures écoles et on y trouve les ressources nécessaires pour commercialiser ses créations. Mais pour nous Caribéens, l'accès à ces ressources coûte cher. Pour notre développement, je cherche plutôt des possibilités plus proches, c'est-à-dire sur le marché où nous sommes déjà implantés dans les Caraïbes, mais aussi en Amérique du Sud. J'explore les tissus et tricots en provenance de Bolivie. Je veux que les migrants vénézuéliens installés à la Trinité puissent travailler dans la confection dans des conditions satisfaisantes. Et j'aimerais vendre mes vêtements sur le continent sud-américain aussi. À tous les jeunes stylistes, je prodigue un même conseil : cherchez dans votre région vos clients, fournisseurs, tissus, et tout ce qui fera votre croissance en général.

Attractive design by Meiling.
The handmade, artisanal quality of Meiling’s designs attracts clients. Photo by: Emily Sandifer

Patricia Govea : Je pense qu'aux États-Unis et dans l'Union européenne, la mode bénéficie d'un excellent niveau pour la gestion et pour le financement de sa chaîne d'approvisionnement, d'un soutien plus important de la part des pouvoirs publics et de modèles d'entreprise plus souples. Ici, nous avons deux atouts dont nous devrions tirer parti : notre culture et notre histoire incroyables. À travers nos collections, nous avons un message à transmettre sur notre patrimoine, sur nos racines. Notre histoire fait notre compétitivité.

Aida Sykes est spécialiste du développement du secteur privé chez IFC. Elle a pour domaines de prédilection les services financiers, le genre et les industries créatives. Elle est en poste à Dar es-Salaam, en Tanzanie.

Publié en juin 2022