IFC INSIGHTS
L’art en Ukraine, à l’épreuve des destructions
Loin d'être anéanties par la guerre, les industries créatives ukrainiennes ont évolué malgré les circonstances extrêmement difficiles.

La guerre en Ukraine a perturbé tous les secteurs de la société et de l'économie. Et les industries créatives n’ont pas été épargnées. Confrontés à une adversité extrême, les artistes ukrainiens continuent néanmoins de créer, de toucher de nouveaux publics, de soutenir l'économie du pays et de remonter le moral des gens. La guerre influence la créativité de certains d’entre eux. Une aquafortiste, une photographe de mode et une artiste de tradition folklorique partagent leur parcours en quête d’adaptation, de transformation et de résilience avec Kateryna Chechel, consultante en communication à IFC. Originaire de Kiev, Kateryna a été évacuée et relogée à Vienne après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Avec ses collègues de Kiev, elle a contribué à l’organisation d’une exposition d'art ukrainien au bureau d’IFC à Vienne.

Alfonso Garcia Mora, vice-président régional d'IFC pour l'Europe, l'Amérique latine et les Caraïbes, Kateryna Onul, responsable de la réglementation et des politiques au sein du service consultatif mondial sur la sécurité alimentaire d'IFC et Kateryna Chechel, consultante en communication pour l'Ukraine et la Moldavie lors de l'exposition d'art ukrainien au bureau d'IFC à Vienne. Photo : IFC
Alfonso Garcia Mora, vice-président régional d'IFC pour l'Europe, l'Amérique latine et les Caraïbes, Kateryna Onul, responsable de la réglementation et des politiques au sein du service consultatif mondial sur la sécurité alimentaire d'IFC et Kateryna Chechel, consultante en communication pour l'Ukraine et la Moldavie lors de l'exposition d'art ukrainien au bureau d'IFC à Vienne. Photo : IFC
Bien qu’à l’échelle mondiale, l'Ukraine soit surtout connue pour ses céréales et ses approvisionnements alimentaires plutôt que pour son art, les industries créatives y ont prospéré ces dernières années. Quelque 200 musées publics et privés, ainsi que de nombreuses galeries, des ateliers, des centres créatifs et des résidences d’artistes, ont vu le jour dans le pays. En 2021, l'industrie artistique a généré 760 millions d'euros et employait environ 200 000 personnes à temps plein, sans compter les travailleurs indépendants.
Depuis le début de l’invasion russe en février dernier, alors que plus de huit millions d'Ukrainiens ont fui à l’étranger, de nombreux artistes ont choisi de rester en Ukraine. La guerre, loin de supprimer leur créativité, est devenue source d’inspiration et a entraîné leur art dans de nouvelles directions. Chaque semaine, je découvre de nouvelles œuvres d'art, des expositions et des projets créatifs. Pour en apprendre davantage, j'ai interviewé trois artistes ukrainiennes qui montrent, chacune à leur manière, la réalité de la guerre dans laquelle sont plongés des millions d’Ukrainiens. Elles nous prouvent que la créativité parvient toujours à se frayer un chemin, quels que soient les obstacles.
Angela
L’eau-forte est une technique de gravure qui consiste à imprimer une image à partir d’une plaque en métal sur laquelle le motif est gravé à l’aide d’un mordant chimique. Angela Kuschyk a développé cet art depuis son enfance. Ses œuvres représentent souvent des scènes dramatiques et des figures grotesques. À la fin des années 1990, elle exposait et vendait fréquemment son art à la Descente Saint-André, une rue en pente raide du centre-ville de Kiev surnommée le « Montmartre de Kiev » ou le « Soho de Kiev », du fait des artistes et artisans qui y exposent leurs créations.

Portrait d’Angela Kuschyk. Photo : Angela Kuschyk
Portrait d’Angela Kuschyk. Photo : Angela Kuschyk
Avant la guerre en Ukraine, Angela a connu la guerre civile en Éthiopie, où elle a vécu plus de deux ans avec son mari. « Cette période a marqué un tournant dans ma vie artistique, explique Angela. En 2020, en Afrique, j'ai représenté la cité de Lalibela, un lieu de pèlerinage situé au cœur de l’Éthiopie. » Deux ans plus tard, Angela est de nouveau au cœur d’une guerre dévastatrice, cette fois dans son pays d'origine, l'Ukraine.
Dans la nuit du 23 février 2022, alors que des missiles russes explosent à quelques kilomètres de chez elle, Angela, comme tous les artistes ukrainiens, est sous le choc, frappée de paralysie. « Pendant environ trois à quatre semaines, personne ne faisait plus rien, déclare-t-elle. Mais ensuite, quand j'ai réalisé que je ne pouvais plus supporter la douleur, j’ai ressorti mes toiles pour exprimer cette douleur et l’immense fierté que j’éprouve pour le peuple ukrainien. »
Quand j'ai vu le premier dessin qu’elle a fait depuis le début de la guerre, j'ai eu des bourdonnements d’oreille. Angela me dit que c’est parce-que je suis Ukrainienne et que, comme elle, j'ai entendu les sirènes des raids aériens briser le silence du matin à Kiev. Elle a raison, son dessin est intitulé Kiev, en Ukraine et les alertes de frappes aériennes. L’an dernier, Angela a exposé en Allemagne, en Irlande et en Pologne. Elle reverse la plupart de ses profits à des œuvres caritatives en Ukraine. Après toutes les horreurs qu’elle a vues, Angela confie qu'elle ne peut pas considérer son travail comme un emploi rémunéré. « Je continuerai à peindre jusqu'à ce que tout le monde soit conscient de la catastrophe humanitaire en Ukraine. »

Marta
La Motanka est une poupée ukrainienne traditionnelle, qui est à la fois un jouet et un talisman — ou porte-bonheur. Elle symbolise la continuité entre les générations. L'artiste Marta Pitchuk, originaire d’Ivano-Frankivsk, une ville de l'ouest de l'Ukraine, intègre la Motanka dans ses peintures tout en y ajoutant une touche moderne. « Traditionnellement, les Motanka étaient fabriquées sans yeux afin qu’elles puissent être imprégnées de l’esprit d’un être vivant, explique Marta. Les Motanka que je peins ne sont pas des objets, ce sont plutôt des femmes, avec leurs propres personnalités, leurs traits, leurs pensées et leurs points de vue. C’est une incarnation du passé qui prend vie sur la toile. »

Marta Pitchuk et son enfant, dans son atelier. Photo : Marta Pitchuk
Marta Pitchuk et son enfant, dans son atelier. Photo : Marta Pitchuk
Avant la guerre, Marta a proposé à la vente certaines de ses œuvres, réservant la plupart pour des expositions en Ukraine et à l’étranger. L’an dernier, elle a continué de créer et a même développé sa production en s’associant à des créateurs de mode folklorique afin d’aider les personnes touchées par la guerre. Elle a ainsi organisé quatre ventes aux enchères caritatives sur les réseaux sociaux, dont le produit a été reversé pour soutenir les efforts humanitaires. Grâce à un partenariat avec la créatrice ukrainienne de mode folklorique Lyubtsya Chernikova, Marta a produit des foulards en soie dont le motif est son pays rongé par le feu.
Mina
Originaire de Kiev, Mina Sorvino est photographe de mode et d'art. Elle a collaboré avec des magazines internationaux comme Vogue, Elle, Harper's Bazaar et National Geographic. Célèbre en Ukraine pour ses portraits, elle n’a cessé de rencontrer des clients et de créer de nouveaux projets malgré les bombardements, les pannes d'électricité et les alertes fréquentes de frappes aériennes.
Même si certains critiques ont surnommé Mina la « reine de la photo sombre », elle me dit qu’elle ne voit pas l'obscurité dans son travail mais plutôt la force et la vulnérabilité des sujets. Avant la guerre, elle comptait principalement sur le bouche-à-oreille pour promouvoir son art. Après avoir été forcée de se réfugier à Prague, elle crée son premier book photo en ligne, sur Instagram. Les rendez-vous pour des séances photos se sont multipliés, et en quelques jours, à sa grande surprise, il n’y a plus un seul créneau de libre dans son calendrier.

Mina Sorvino photographie Annie Leibovitz. Photo : Mina Sorvino
Mina Sorvino photographie Annie Leibovitz. Photo : Mina Sorvino
Après le retrait des forces russes de la région de Kiev au printemps dernier, Mina est rentrée chez elle, motivée par le désir de montrer à ses amis et au reste du monde que les Ukrainiens continuent de vivre. Mina espère que sa photographie favorisera la guérison et permettra aux personnes qu’elle photographie de repenser à ce qu’ils ont vécu et de se rendre compte qu’ils sont vivants et qu’ils n’ont pas peur. Ces trois derniers mois, elle a lancé pas mal de projets artistiques et créatifs, dont son premier book photo professionnel. « J'ai mon travail, les gens commandent des portraits, je m’investis dans des projets innovants. Même si les sirènes et les abris font maintenant partie de ma nouvelle vie, je suis à la maison, nous dit-elle. Je travaille bénévolement pour contribuer à la victoire de ma patrie. »
Publié en décembre 2022
